27.04.2009

D'or et de sang

Mon ordinateur fait des siennes, alors je le délaisse et j'en profite pour faire des promenades moins virtuelles... et plus fréquentées. Ceci est un euphémisme concernant l'exposition que le musée Jacquemart-André consacre en ce moment aux "Primitifs italiens". Il y avait foule ce vendredi matin dans les petites salles lambrissées, et pas que sur les parquets. Les tableaux regorgeaient de personnages et ces visages, offerts à la contemplation... ou à l'imagination des visiteurs, n'avaient rien à envier en vivacité à ces derniers, tantôt dociles, tantôt exaspérés.

Prénaissance italienne001.jpg
Las, si l'on avait décidé de suivre le guide officiel, ou de tendre l'oreille - puisqu'on se marche sur les pieds - on pouvait toujours attendre des révélations sur les personnalités rassemblées ! Il n'était question que de technique, voire de paraphrase ("devant vous, un tableau à fond doré... et là, tenez un autre, aussi à fond doré "), jamais d'explication sur les symboles, les couleurs, les personnages de cette légende dorée, en effet (mais aussi azur, ténèbres ou sang), les mystères qu'ils évoquent, les raisons qui font qu'ils inspirent dépit, chagrin, sarcasme, espérance ou joie... et les passions qui peuvent naître rien qu'à les regarder.
 
L'ami qui m'accompagnait disait que c'est la faute à Kant, qui sépara radicalement jugement de goût et jugement de connaissance. Peut-être... Moi, j'aurais juste voulu pouvoir y revenir à mon gré et graver dans ma mémoire ces visages dont les traits, éloignés du goût du jour, sont si fins qu'ils en percent le coeur, l'obligeant à douter encore longtemps de la finitude de notre condition, et aiguisent mes yeux pour qu'ils regardent avec plus d'étonnement mes voisins immédiats. Oui, bon, pour ça, j'attendrai quand même d'être sortie de l'exposition !

03.04.2009

Quatre saisons ou peut-être cinq

C'est ce que m'évoquent ces quelques photos d'un artiste roumain, Camil Tulcan

- - -

camil tulcan_01.jpg
 
Reflection
-
 
Camil Tulcan - back to colors.jpg
Back to colors
  - -
 
  
   
camil tulcan_02.jpg
:) my new home
- - -
 
 
Camil Tulcan - Making of Take 03.jpg
Making of - 3
- - - -
 
 
Camil Tulcan D-R-E-A-M poster.jpg
D-R-E-A-M poster
- - - - -
 
Cette dernière photo pourrait aussi s'intituler "lève-toi et cours"...
Je la trouve moins "belle" que les autres,
mais quel à-propos et quelle drôle de façon de détourner les composantes lugubres
d'un couloir d'hôpital.
Cela ne vous donne pas envie de courir voir ce qui se passe derrière ce tournant, vous ?
Moi, si.
D'ailleurs, je suis partie.
 
  

10.03.2009

Shopping & charity

L'évènement annoncé n'a pas eu lieu... ou plutôt il a été retardé, mais tout le plaisir est dans le suspens, et n'est-ce pas délicieux ?

Du coup, je vous en ai dégoté un autre, si l'on veut.

On dit "Merci" !

... mais peut-être en avez-vous déjà entendu parler ici ?

Je vous parlais l'autre jour de fondations... et voici que je tombe samedi sur un truc tout à fait séduisant. Je m'baladais boul'vard Beaumarchais, en grande discussion avec mon amie J. au sujet de ce projet de café-librairie auquel tout le monde a rêvé au moins une fois dans sa vie (fauteuils club obligatoires), mais évidemment, en tant que professionnelles-du-livre, nous parlions de concret, d'innovation... - car il y a un vrai problème dont on ne parle pas assez, comment faire pour que les clients tout absorbés par leur lecture ne mettent pas leurs pattes pleines de crème Chantilly ou de confiture de myrtille sur les beaux livres neufs qu'ils feuillètent avant d'acheter (quand ils achètent) ? - ou encore et si on importait le principe d'Antiquariat si populaire outre-Rhin où certaines librairies se spécialisent dans le livre d'occasion et vous vendent des merveilles à peine cornées à tout petit prix, et si et si ? - mais voilà que nous passons devant le numéro 111. Super, me dites-vous. C'est que par la vitrine du numéro 111, voyez-vous, on aperçoit un café avec des étagères pleines de livres... Je ne peux m'empêcher de m'énerver toute seule "pfff, encore un autre, et j'suis sûre que c'est juste pour la déco"... À part moi, je remarque aussi que les gens devant ont l'air contents, comme s'ils étaient au bon endroit au bon moment. Alors nous décidons d'entrer.

C'était bien plus qu'un café : un vaste magasin, aussi familier que déconcertant, une installation éphémère et gigantesque* avec des lâchers de livres, des assiettes en sucre, des robes ailées, un service à thé, des coupons de tissu, du papier peint, du neuf, plein d'occas'... tout est à vendre, même les meubles, même les lampes - moins les artistes-ou-assimilés à résidence peut-être.

Merci - café.jpg
Merci - florizelle.jpg
Merci - Florizelle - fauteuil blanc et lampe.jpg
Merci - Florizelle - cerf et ceintres.jpg
Merci - Florizelle - voiture chargée.jpg

Tout premier charity-shop français, créé à la faveur de la loi de modernisation de l'économie, qui a instauré la formule du fond de dotation, c'est l'oeuvre de M et Mme Cohen, créateurs en 1975 de la marque Bonpoint (vous savez les barboteuses en liberty et les cols claudine). Arrivés à l'âge de la retraite, ils ont décidé d'en faire quelque chose, de poursuivre l'aventure commerciale, mais au profit cette fois d'actions humanitaires (basées en l'occurence à Madagascar, où travaillent une partie des fournisseurs de Bonpoint), c'est-à-dire qu'une fois le loyer et les salaires payés, tout le reste ira au bénéfice de ces organisations sur le terrain.

Ce qui donne donc : à Madagascar, une aide substancielle pour l'activité humanitaire et à Paris un magasin avec toutes sortes d'objets chinés et des marques aussi pour faire venir les gens... un magasin, oui, mais moins cher car les fournisseurs ont accepté de baisser leur marge (no comment sur les marges habituellement pratiquées). Par exemple, les parfums d'Annick Goutal sont proposés dans un flacon en verre rechargeable, sans cabochon ni fantaisie, avec une vraie remise... Sur ce coup, moi aussi, je dis "merci" !

Et cependant je m'interroge. C'est bien beau, tout ça, mais c'est encore acheter, acheter, acheter... ça me fatigue. Est-ce un effet de mode, l'inconfort stupide de ma situation actuelle, un semblant de maturité ?

Quand même, cela me donne envie d'y retourner pour savoir vraiment comment ça fonctionne, où va l'argent, ce qui en est fait sur place... et puis j'ai beau dire : voir de belles choses, c'est agréable !

- - -

Merci à Florizelle aussi, dont je vous recommande le subtil mélange de bohème et de beauté, pour m'avoir permis d'utiliser ses photos, (puisque je doit être l'une des rares blogueuses de l'univers à ne pas avoir d'APN !)

- - -

Merci - 111 boulevard Beaumarchais - 75003 Paris - ouvert du mardi au samedi, de 10h à 20h.

* on appelle ça aussi un "concept store", vous l'aurez compris.

26.02.2009

Infiniment Inde

ou la suite des aventures d'Albert Kahn

J'en étais donc restée au moment où Albert Kahn décide de s'installer à Boulogne... Peine perdue, le désir de nouveaux horizons le reprend et bientôt, en 1908 exactement, il repart pour l'Asie, avec son fidèle destrier chauffeur, Albert Dutertre que, telle une certaine Anne-So avec son lomographe de mari, il forme à l'art de la photographie... Par la suite, entre 1909 et 1931, Albert Kahn envoie chaque année photographes et opérateurs professionnels, afin de photographier le monde en couleur (grâce au procédé des plaques autochromes) et filmer la vie en mouvement, constituant ainsi une formidable collection d'images, qu'il nomme tout simplement "Les Archives de la planète". C'est dans ce cadre que Stéphane Passet puis Roger Dumas vont, à quinze ans d'écart (1913 et 1928), sillonner l'Inde et tirer des milliers de portraits de ce sous-continent tumultueux.

A004335_RVB_internet.jpg

L'exposition "Infiniment Inde" propose 150 photographies rapportées de ces voyages. On y voit aussi bien des brahmanes en pleine ablution que des cornacs du Rajasthan, des porteurs d'eau de Bombay que le grand poète Tagore, des masures en terre sèche que des palais aux décors précieux, ou des temples de toutes sortes... Passant au gré des photos de visages en paysages, on est un peu perdu mais surtout ému par toutes ces traces d'un monde disparu, véritable kaléidoscope d'histoires et d'impressions.

inde2.jpg
A059018.jpg
Infiniment Inde - Khalil Gibran.jpg

Mais ce que j'ai préféré, ce sont les salles de la mezzanine, où sont expliquées les relations complexes entre les colonisateurs anglais et les chefs des nombreuses principautés indiennes, différemment traités selon l'ancienneté de leur lignage, leurs puissances... et leurs richesses. Justement, en 1927, Roger Dumas est invité à filmer les festivités organisés en l'honneur du jubilé d'or du maharajah de Kapurthala, au Punjab... et nous voilà aux premières loges pour apprécier les cérémonies fastueuses et compassées célébrées en présence du vice-roi des Indes, puis celles des jours suivants, lorsque le maharajah reçoit ses homologues indiens : l'atmosphère y semble nettement plus détendue, plus souriante... et un peu plus bedonnante aussi ! Tous n'avaient cependant pas adopté la même ouverture bienveillante envers l'Occident : un autre documentaire montre la résistance passive mais fière qu'opposait aux Britanniques le maharana du Rajasthan, qui gouvernait notamment la merveilleuse ville d'Udaïpur...

Punjab.jpg
(scène des cérémonies du jubilé)

Cent ans plus tard, ce monde a bel et bien disparu, mais les forces vives sont toujours à l'oeuvre, et on n'a pas trop de quatre hectares de jardins  pour rêver du passé, débattre sur les passions qui colorent ces photos ou délirer à loisir autour des aphorismes aussi savoureux que sentencieux du barbu Rabindranath ! 

La fin de l'histoire est triste, car la crise de 1930 provoqua la ruine d'Albert Kahn et la fin de ses projets, mais celui-ci avait tout de même eu le temps d'initier une véritable aventure artistique et culturelle, espérant favoriser par "la connaissance de l'autre" un peu plus de paix dans le monde.

Et comme il n'y en a pas que pour les Parisiens ici, les autres peuvent avoir un petit aperçu de l'expo  ou encore

Bon, la prochaine fois, on parlera de monsieur Guimet et du musée éponyme. Et vous, si vous étiez plein aux as, quel genre de fondations aimeriez-vous créer (bah quoi, on peut rêver !) ?

Affiche Infiniment Inde.jpg- - -

Infiniment Indes
Photographies de Stéphane Passet et Roger Dumas
Du 17 juin 2008 au 8 mars 2009
Musée Albert-Kahn , Boulogne-Billancourt (92)
Tarif : 1,50 € ; < 12 ans gratuit

24.02.2009

L'Inde à Paris ou à peu près

Aussitôt dit, (presque) aussitôt fait, je continue mes divagations orientales et vous emmène à Boulogne, exactement au bout de la ligne 10. Suivez les panneaux indiquant "Musée Albert Kahn", car là vous attend... un trésor !
55277_1316044443.jpg

Inutile néanmoins de défoncer les plates-bandes, briser les vitres des serres ou plonger dans le bassin des poissons placides : le trésor n'y est pas. Il est bien plus dans l'histoire et la quiétude de ce merveilleux endroit, où l'on trouve en toutes saisons ce qu'il faut d'inspiration à nos vies agitées.

La quiétude, vous la trouverez vous-mêmes, mais je vais vous raconter l'histoire... bien plus à mon goût que Tintin, Treize ou De Cape et de crocs (encore que).

Albert Kahn (1860-1940) était le fils d'un marchand de chevaux alsacien. À la suite de l'annexion de l'Alsace-Lorraine par l'Allemagne (1871), il s'installe avec ses parents et ses frères et soeurs à Paris. Quelques années plus tard, il entre dans la banque Goudchaux où il fait son chemin, spéculant (bouh !) sur les actions des compagnies d'or et du diamant de Transval... Il se tourne progressivement vers le Japon, où il fait des investissements de plus en plus importants, développant au passage une relation amicale avec Hichiro Motono, ambassadeur du Japon en France ainsi qu'avec la famille impériale du Japon (ça, c'est pour la page people).

Mais cela ne lui suffit pas, il se prend à rêver d'un monde pacifié, réconcilié : il s'installe alors à Boulogne, dans une propriété couvrant plusieurs hectares, et décide d'y faire aménager des jardins mêlant les horizons du monde entier : jardin anglais, jardin français, paysage japonais, forêt bleue, forêt dorée, verger-roseraie...

Albert Kahn - forêt dorée.jpg
P1010448.JPG
6-boulogne-jardins-kahn.jpg
Oups, un cliché d'époque s'est glissé parmi les photos d'aujourd'hui...
Tout ça pour vous dire que ça n'a pas changé !
Albert Kahn - jardin japonais contemporain.jpg
Albert Kahn - jardin anglais.jpg
"Super, mais l'Inde là-dedans ?" me direz-vous...
Patience, patience, ce sera pour demain !
 
En attendant, saurez-vous retrouver à quelle photo correspond chaque thème évoqué (anglais, japonais, français, "vosgien"!... tout est possible !) ?
 
 
NB : les photos ne sont pas de moi, mais piquées au Conseil régional des Hauts-de-Seine, actuel propriétaire de l'ensemble.

24.01.2009

Fourrures, perles et culture

Dimanche s’achève une belle exposition, consacrée à Anton van Dyck (1599-1641). Le musée Jacquemart-André présente toute une série de portraits peints par l’artiste, promu très jeune au rang de surdoué, au cours d’une vie qui le mena d’Anvers (où il fut l’élève de Rubens) à l’Italie (où il étudia Titien et Véronèse) pour terminer comme peintre de cour en Angleterre, au service du Stuart Charles Ier (celui-là même qui avait épousé Henriette de France, sœur de Louis XIII, et fut décapité en 1649 – vous suivez toujours ?).

Bref, la galerie de portraits est fascinante ! Les personnages semblent nous regarder, comme si nous défilions pour leur plus grand divertissement. À commencer par Van Dyck lui-même… qui n’est pas non plus déplaisant à zieuter !

02-01.jpg

 

Mais c’est aussi une occasion formidable d’inventer des histoires en puisant dans les tableaux de quoi alimenter notre imagination. Ce que j’adore, c’est m’imaginer ce que ces personnages auraient donné à notre époque. Ces deux-là, par exemple, pourraient sans problème, à condition de troquer leurs armures contre un attirail American Apparel/converses, figurer dans la foule des Eurockéennes.

Van Dick 2.jpg
(Double portrait de Charles-Louis, Electeur palatin et du prince Rupert)

.

D'autres, au contraire, nous entraînent vers un monde disparu, comme cette très jeune femme aussi fraîche qu'énigmatique, qui mourut quelque temps plus tard, en mettant au monde deux petites filles…

tassisvaduzdet2.jpg
(Portrait de Maria de Tassis)

 

Enfin, ce que j’ai retenu, c’est la splendeur des détails, le raffinement des cols et des parures de dentelles, et surtout l'éclat de toutes ces perles… Même les hommes en portent aux deux oreilles -- et on les comprend !

04-02.jpg

 (Charles Ier, en 1637)

 

Éblouie par tant d’éclats, de retour à la maison, j’ai attrapé perles et doux goupil (vive la bourgeoisie !) et me voilà parée pour hanter la campagne anglaise.

003-bis-pola04.jpg

Hélas, mon teint poladroidé ne soutient pas la comparaison avec celui de la belle Maria...

et ma parure non plus !

.

 

En guise d'accompagnement, une composition de William Bird, qui faisait autorité en matière de musique à la cour de Charles Ier... évidemment, c'est difficile de dire ce que ça donnait à l'époque.